Crépuscule

 

Huit chaises couleur chocolat font le tour de la pièce. Chacune à sa place, elles nous accueillent jour après jour. Le poids des années a provoqué ici et là quelques craquelures au sein du cuir de leur dossier. Dos au mur, la plupart se regarde. Deux d’entre elles font face à un duo de fenêtres parfaitement symétriques dont la menuiserie, chocolat elle aussi, semble avoir été peinte avec soin. La salle n’est pas moderne, elle n’est pas vieux jeu non plus. D’une esthétique neutre elle n’est ni jolie ni laide. Sa taille est idéale. Le lieu est épuré, propre.

Elle en a vu et entendu défiler des maux et des mots ! Et pourtant elle semble sans âme. Comme si les chaises souhaitaient garder égoïstement chaque confidence reçue. Confortables, accueillantes et chaleureuses elles semblent presque souriantes. Le cuir de l’assise est patiné par le temps, sa couleur s’est éclaircie par endroit. Elles ont l’air d’écouter, d’accompagner chaque personne, de la plus silencieuse à la plus bavarde. De la plus calme à la plus impatiente.

 

Installée sur l’un de ces sièges, Christal avait le regard perdu par delà la large ouverture de l’une des fenêtres qui, dépourvue de rideau offrait une vue sur le verger, lui-même surplombé au loin par les bois. La vue apaisante lui faisait oublier ce lieu, ce temps, ses pensées.

Le son des voix autour d’elle lui semblait lointain. Mais à mesure qu’elle détachait son regard de l’extérieur, il lui sembla que leur intonation augmentait, jusqu’à devenir envahissante. Pour maintenir sa bulle de tranquillité malgré le désagrément sonore, Christal saisit son roman et profita d’un instant de répit pour se laisser envelopper par son récit.

Mais la discussion reprit bien vite. De surcroît, pour pallier la déficience auditive du monsieur, la bavarde augmenta encore le son de sa voix. Bientôt la causerie absorba tout l’espace et on entendit les occupants de quelques sièges soupirer. Cependant la conversation s’animait  et les deux amis semblaient négliger la présence du petit comité silencieux autour d’eux. De toute évidence, ils prenaient leurs deux chaises pour une causeuse et avaient l’air d’avoir oublié leur raison d’être en ce lieu, en ce moment.

 

Gênée par cet afflux de mots qui se mêlaient aux siens, notre lectrice abandonna son livre à regret. Les échanges des jacassiers s’emparèrent alors de son esprit qui fut bientôt contraint  de recueillir en son sein les paroles de nos diseurs de nouvelles.

 

Tout y passait ! La santé bien sûre, l’audition de l’un, la vision de l’autre, l’augmentation du poids de la voisine et les risques pris par cette dernière qui, malgré son grand âge, ose encore bêcher son jardin ! Ponctuée de rires, la causette battait son plein.

 

Les soupires cessèrent. Plus personne ne lisait ni ne somnolait. Christal posa alors son attention sur un regard attendri, un sourire bienveillant. Face au couple absorbé de paroles, un homme était passé de l’agacement à l’émoi. Son visage s’était détendu. Il ne gigotait plus. Le magazine qu’il avait reposé quelques minutes plus tôt avec une contrariété non dissimulée semblait soudain loin de le préoccuper. Influencée par ce revers de situation, Christal finit par céder elle aussi à la curiosité et posa enfin les yeux sur ce duo exalté de bavardage. Déplaisir et frustration s’envolèrent bien vite. Elle s’attendrit comme par magie. Son corps tout entier se relâcha et un sourire apparut naturellement sur ses lèvres.

 

La vieille dame lui sembla tellement jolie. Elle essayait d’imaginer sa jeunesse ce qui l’embellissait encore d’avantage.

Raffinée, coiffée avec soin, l’élégante dame se tenait parfaitement droite et peaufinait son langage.

A ses côtés, d’un âge peut-être un peu plus avancé que son acolyte, le monsieur était lui aussi impeccablement apprêté. Il ne cherchait pas les mots les plus justes, ces derniers coulaient à flot avec une distinction qui n’avait rien à envier aux orateurs de talent. Manier le verbe avec autant d’aisance semblait séduire son interlocutrice, ce qui à leur âge était particulièrement émouvant. Christal se demanda quel âge pouvaient avoir nos deux compères et ne pu s’empêcher de les observer avec une plus grande attention. Ce touchant binôme était tellement centré sur lui-même que rien ne semblait pouvoir l’extirper de sa conversation.

 

« Cinq ans en 36… ». Comme pour répondre aux pensées de Christal, ce message s’échappa du flot de paroles apportant ainsi la précieuse information. L’homme était donc né en 1931. La dame révéla son âge à son tour : « oh ! Je suis née seulement deux ans après vous ! ». Christal perçut un léger trouble dans les yeux et l’attitude générale de la vieille dame, affina encore son sens de l’observation pour tenter de capter les moindres émois se dégager du couple et finalement, elle comprit : ils glissaient tous les deux vers leurs quatre-vingt dixième anniversaires et s’adonnaient encore au charmant jeu de la séduction ! Quelle surprise !

Ses quarante ans lui semblèrent subitement insignifiants.

 

La clarté de leur voix, la richesse de leurs propos, leurs yeux pétillants donnaient à rêver que la vie leur réservait encore tant de surprises.

Christal redevint un instant une enfant émerveillée par sa découverte. Quel dévoilement ! La vie cachait ainsi à chaque âge un trésor porteur d’une part de bonheur.

 

Ainsi elle avait le temps…. Le temps pour explorer, entreprendre et apprendre. Le temps pour sourire, rencontrer et donner. Le temps pour vivre…avant d’être enveloppée à son tour, par ce doux crépuscule…